par Odon Vallet (enseigne aux universités Paris-I et Paris-VII)













 

Les récents conflits relatifs au foulard ou voile dit <<islamique>> doivent être replacés dans un context historique et géographique qui montre leur ambiguïté.

L'obligation pour une femme de cacher ses cheveux était déjà mentionnée, mille sept cent ans avant Mahomet, par les lois assyriennes attribuées au roi Téglath Phalazar Ier (1112-1074 avant J.-C.) :<< Les femmes mariées (...) qui sortent dans les rues n'auront pas leurs têtes découvertes. Les filles d'hommes libres (...) seront voilées (...) La prostituée ne sera pas voilée, sa tête sera découverte.>>

De peines très sévères étaient appliquées aux contrevenantes en vertu de ce texte dont le sens est double : le port du voile est à la fois une obligation et une privilège pour la femme respectable qui doit masquer sa chevelure séductrice. Une femme donnée ou promise à un homme camoufle ses attraits tandis qu'une femme disponible les ehhibe : prostituée (ou esclave), sur la voie publique, elle est une femme <<publique>>.

Ces dispostions n'avaient rien à voir avec la religion : elles valaeint pour l'Assyrie polythéiste comme pour Israël, monothéiste. Selon la Bible, être nue revient presque au même pour une femme : <<Découvre tes cheveux, retrousse ta robe, découvre tes cuisses>>, dit le prophète Isaïe (47,2) pour humilier Babylone, ville maudite, symbolisant la femme de mauvaise vie.

La fiancée honnête est donc présentée voilée à son époux qui lui dit, dans Le Cantique des cantiques (4,1) : << Tes yeux sont des colombes à travers ton voile.>> Ce voile devait être bien opaque si l'on en juge par la mésaventure de Jacob découvrant, au petit matin de sa nuit des noces, que la femme promise, Rachel, en est une autre, Léa, moins belle et plus âgée (Genèse, chapitre 29).

Toutes les femmes ou jeunes filles honorables du Proche-Orient antique portainet un voile plus ou moins masquant selon les régions, et Marie, mère de Jésus, ne faisait sûrement pas exception à cet usage auquel saint Paul donna un double caractère de respect religieux et de différenciation sexuelle : <<Tout homme qui prie ou prophétise la tête couverte fait un affront à son chef. Mais toute femme qui prie ou prophétise la tête nue fait affront à son chef, car c'est exactement comme si elle était rasée. Si une femme ne porte pas de voile, qu'elle se fasse tondre! Mais si c'est une honte pour une femme d'être tondue ou rasée, qu'elle porte le voile>>, (I Corinthiens, 11,5). L'apôtre des gentils joue ici beaucoup sur les notions de chef et de couvre-chef comme sur le double sens du mot grec képhalé désignant la tête du corps humain et celle du coprs social.

Ce texte, assez obscur, est à l'origine de la nécessité pour les hommes de se découvrir à l'église alors qu'ils portent la kippa à la synagogue pour mettre une limite entre eux-mêmes et Dieu, montrant ainsi qu'ils n'ont pas la tête emplie d'orgeuil. Inversement, l'obligation pour les femmes de se couvrir à l'église était observée jusqu'à une époque récente et le port d'une mantille demeure conseillé lors des audiences pontificales. Au Cameroun, dans la langue douala, on a traduit le mot religion par <<petit fichu>> (ebassi) parce qu'au siècle dernier, un missionaire baptiste avait demandé aux femmes de mettre un voile sur la tête avant d'entrer au temple.

Le Coran, plus explicite que la Bible, prescrit le voile (djilbâb) aux femmes pour ne pas exciter la convoitise des hommes : <<Dis au coyant de baisser leurs regards, de préserver leur nudité, de ne pas montrer leurs charmes et de rabattre leur voile sur le gorge>> (Sourate 24,32). Seuls les esclaves << exempts de désir>> (les eunuques) et <<les jeunes garçons qui ne sont pas attirés par l'intimité des femmes>> (les impubères) peuvent voir les femmes, non voilées, dans leurs appartements. Par contre, le Coran ne dit rien de caractéristiques précises de ce voile qui, au temps du Prophète, comportait déjà des nombreuses variantes locales masquant plus au moins le visage et le regard.

Dans sa version le plus discrète, ne couvrant que la chevelure, ce voile ne différait guère que par la couleur (noire) de celui des jeunes romaines. Por celles-ci, la prise de voile était le prélude au mariage : la jeune fille se voilait la tête pour se marier (nubere) comme un nuage (nubes) voile le soleil. Les mots français <<nuageux>> , <<nubile>> et <<noce>> dérivent ailleurs tous d'une même racine indo-européenne indiquant l'idée de cacher. De même, les vestales, chastes prêtresses de la déesse Vesta, divinité du foyer domestique, portaient le voile attestant leur consecration au culte et leur retrait de la vie mondaine. <<Une jeune fille sans voile n'est plus vierge>>, écrivait Tertullien, et le christianisme prolongera cette tradition avec la prise de voile des religieuses catholiques ou orthodoxes et des diaconesses protestants. Le volie de la religieuse, comme celui de la communiante, devient alors le symbole d'une noce mystique de la jeune fille avec le Christ.

C'est au moment où les religieuses se font rares et les communiantes discrètes que le pays occidentaux redécouvrent les voiles dans les banlieues et les écoles, espaces désertés par les signes religieux : de même que le ramadan prend la place du carême ou la salle de la prière celle de la chapelle, le voile dit <<islamique>> comble un vide religieux dans la cité séculière.

Mais les signes confessionelles ne doivent pas tuer l'esprit de la laïcité. Des coutumes vieilles de trois mille ans, antérieurs au religion monothéistes, ne peuvent être éternellement maintenues par les familles à moins de vouloir intégrer les lois assyriennes à nos libertés publiques. Par chance, le port du voile ne concerne, en France, qu'un très petit nombre d'élèves et étudiantes. La voie du dialogue est donc la plus approprié pour que rien d'ostentatoire ne 'affecte leur tenue : il serait aussi absurde d'imposer les usages mésopotamiens dans l'Europe moderneque de transformer des adolescentes en martyres. Car le <<foulard>> (terme d'origine sans doute provençale et sûrement pas arabe) peut-être <<islamique>> au sens revendicatif du terme . Mais il n'est pas propre à la religion musulman.

____________________

Return to main 'lectures' page