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«PACS,
l'an 1 des nouveaux couples:
Douze mois après le vote de la
loi »

Nouvel Observateur N° 1876 - 19/10/2000
Le gouvernement attendait 15 000 pactes civils de solidarité dans
la première année suivant l'adoption du texte. Il s'en
est signé 23 000. Aucun doute, le pacs a changé le regard
de la société sur le couple, homo comme hétéro.
Il a aussi modifié la façon dont les Français, gays
ou pas, souhaitent s'unir. Pour les sociologues, c'est une vraie révolution
Chaque matin, elle espère bien qu'ils viendront égayer
la journée, apporter un peu de légèreté dans
les couloirs du palais. Ces justiciables-là ne viennent pas pour
déverser leurs craintes, leur colère ou leur détresse.
Pas de demandes de divorce, de pensions alimentaires impayées,
pas de plaintes pour vol ou escroquerie... Non, eux, ils débarquent
dans son bureau main dans la main, ravis. Marie-Patrice Dechelle, greffière
au tribunal de Nantes, devine à leur mine qu'ils viennent pour
un pacs. Depuis la naissance du nouveau contrat, il y a près d'un
an, la jeune femme reçoit une dizaine de demandes par semaine.
Elle a fini par se plonger dans les textes de loi et les commentaires
pour saisir les subtilités de cet ovni juridique. Aujourd'hui
bien rodée, elle annonce, avec une certaine fierté, les
derniers résultats : 446 pacs signés à Nantes depuis
le 16 novembre dernier. « Et on fera encore mieux l'année
prochaine ! » Ici comme ailleurs, le pacs est entré dans
les moeurs. Oubliée, l'Assemblée désertée
par la gauche le 9 octobre 1998 ou Christine Boutin brandissant sa Bible
: 70% des Français se disent aujourd'hui favorables au pacs. Non,
la famille n'est pas morte, le mariage n'a pas disparu, la civilisation
ne s'est pas effondrée. Le pacs s'est infiltré en douceur
dans nos vies. On a d'abord vu fleurir les petites annonces dans « Libé », « le
Monde » et parfois même dans « le Figaro », puis
les articles consacrés à ces nouveaux couples, avant d'apprendre
que les grands magasins proposaient aujourd'hui des listes de pacs, sur
le modèle des listes de mariage. On s'interroge sur le vocabulaire
adéquat : doit-on dire « pacser » ou « se pacser » ?
Comment appeler le conjoint d'un pacsé : mon « copacsé »,
mon « pacsounet », ma « pacsette » ? Et que dira-t-on
en cas de séparation : « dépacsage », « divorce
de pacs » ? Le pacs, on s'en fout, on s'en irrite, on s'en amuse
ou on s'en félicite, mais plus personne n'est vraiment contre. « Un
des succès du pacs, c'est de l'avoir codé comme élément
de la modernité, note le sociologue François de Singly.
Etre contre, c'est risquer d'apparaître ringard. » Au-delà des
symboles et des anecdotes, les chiffres : plus de 46 000 pacsés
ont été recensés entre le 16 novembre 1999 et le
30 septembre 2000. Après la ruée des premiers mois, les
demandes de pacs se sont ralenties. Paris reste la ville où l'on
pacse le plus (2 382 pacs, soit 10% du total), avant Grenoble (519),
Lyon (471), Bordeaux (459), Nantes (446), Rennes (335) ou Montpellier...
Les petites villes ne sont pas en reste : 3 pacs ont été signés à Nyons,
5 au Creusot et même 10 à Ajaccio. Quel sens donner à ces
résultats ? 23 000 pactes en onze mois : est-ce beaucoup ou peu
? En 1998, les services de la chancellerie tablaient sur une quinzaine
de milliers de signatures. « Mais le pacs était censé répondre
aux besoins de tous ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pas se marier,
soit près de 5 millions de personnes vivant en concubinage, d'après
l'Insee », rappelle la sociologue Irène Théry, avant
d'ajouter : « Enfin, 23 000 pacs, ce n'est quand même pas
rien ! » Aujourd'hui, on conclut en France un pacs pour onze mariages.
Pour François de Singly, « c'est déjà énorme,
car les deux contrats ne luttent pas à armes égales ».
Le bilan est d'autant plus difficile à détailler que la
Cnil (Commission nationale de l'Informatique et des Libertés)
interdit toute information sur l'identité des pacsés. Jean-Paul
Pouliquen, président du Collectif pour le Contrat d'Union sociale
et le pacs, estime, à partir des faire-part qu'il reçoit,
que le nouveau pacte concerne environ 70% d'homosexuels à Paris,
contre 40% en province. Après avoir interrogé les greffes
des quinze tribunaux les plus importants, nous obtenons des conclusions
assez semblables. Beaucoup nous ont confié le même constat. « On
croyait que le pacs serait réservé aux homos. Pas du tout
! » Les esprits se sont focalisés sur la communauté gay
et les fêtes de pacs branchées du Marais. Mais la nouvelle
loi concerne aussi des milliers de couples hétéros, dans
toute la France. Gérard Ignasse, prof de sciences politiques à l'université de
Reims et ardent militant du pacs, jubile : « Nous l'avions dit
: ce pacte concerne tout le monde. » Sa grande souplesse le
pacs permet de bénéficier de nombreux droits, il est un
contrat minimal, un simple engagement de solidarité dans lequel
chacun peut rajouter ses clauses particulières séduit
des individus d'horizons très divers. Il y a ceux qui pacsent
par pure convenance. Les futurs appelés désirant échapper
au service militaire, les étrangers qui espèrent le renouvellement
de leur carte de séjour peuvent, éventuellement, voir leur
sort amélioré s'ils se pacsent. On a aussi beaucoup parlé des
pacs blancs conclus entre enseignants pour obtenir une mutation plus
rapide. Le Snes (Syndicat national de l'Enseignement supérieur)
dément cette rumeur. Pourtant, au greffe de Montpellier, l'information
est donnée sans même qu'on la demande : « Ah, ça
oui, y en a des pacs ici, il y a des mutations dans l'air. Il n'y a pas
de secret, les gens nous le disent ! » Ces cas existent, mais ils
restent minoritaires. La majorité des couples pacsent d'abord
pour sceller leur union et organiser au mieux leur vie commune. Pour
les homosexuels qui ont vécu dans l'ombre pendant des décennies,
le pacs a évidemment une portée considérable. Il
est d'abord une reconnaissance. Ceux-là, souvent, veulent marquer
le coup, publient des faire-part, organisent des fêtes. « Je
suis heureux d'être pacsé, dit Jean, 40 ans, comédien.
Je le vis, je l'écris, je le crie. » Lui s'est uni à Pierre,
son compagnon depuis dix ans. Leurs familles et amis les ont accompagnés
au tribunal avant d'aller trinquer jusqu'à l'aube. Pierre se souvient
: « J'étais très ému. Enfin l'Etat reconnaissait
notre union : on existait. » Comme eux, beaucoup disent que le
pacs « fait du bien », aide à mieux affronter le regard
des autres. Clarisse et Marta ont pacsé après vingt-deux
ans de vie commune. Depuis, plus personne ne dit plus à l'une
en parlant de l'autre : « votre soeur » ou « votre
collègue ». Dans leur village de Vendée, elles sont
désormais « les pacsées ». Pour ces couples,
la notion d'engagement est souvent primordiale. La société ne
leur a accordé qu'une formalité administrative, au tribunal.
Ils ajouteront eux-mêmes la dimension symbolique et solennelle.
Edwige et Marina, deux profs de Grenoble, amantes depuis neuf ans, ont
pacsé en juin. Elles sont sorties du tribunal sous une pluie de
riz et de champagne, avant d'échanger des alliances, devant le
regard attendri des copains. « Non, on n'a pas mis de robe blanche,
faut pas délirer. Mais on avait vraiment besoin de s'éclater. » Certains,
encore peu nombreux, vont même jusqu'à déposer des
listes de pacs. Parmi la cinquantaine de couples pacsés inscrits à la
Boutique blanche du Printemps cette année, tous sont homosexuels
et les trois quarts sont des hommes, indique Géraldine de Friberg,
responsable du service de presse. « C'est amusant, les pacsés
reproduisent exactement le schéma du mariage classique. Ils composent
les mêmes listes : verrerie, ménagère, électroménager...
et choisissent la même période : mai, juin, pour célébrer
leur union. » Beaucoup d'homos font du pacs un mariage bis. Et
les hétéros, à qui tout est permis, choisissent
le pacs justement parce qu'ils ne veulent pas se marier. Certains le
refusent par principe, d'autres ont goûté aux joies du divorce
et ne veulent pas risquer d'y retomber, d'autres encore ne se sentent
pas encore prêts à « dire oui » pour la vie.
Avec le pacs, les hétéros obtiennent des droits supérieurs
au concubinage, en termes fiscaux notamment, formalisent un peu plus
leur relation sans la lourdeur du mariage. Les fleurs, les alliances
et les faire-part, justement, eux n'en veulent pas. « Le pacs,
c'est humain et sincère. Il n'y a pas tout ce tralala »,
dit Aline, 43 ans, récemment pacsée avec Mathieu. Pour
François de Singly, « le pacs correspond par certains côtés
aux idéaux de la vie conjugale moderne : on rêve d'une relation
qui soit la moins contraignante possible et en même temps on a
besoin d'engagement et de sécurité. » Nelly, 46 ans,
divorcée, pacse dans quelques jours avec Jean-Marc, 37 ans, le
père de sa fille de 11 ans. Elle n'a prévu ni robe ni chapeau
pour le tribunal, son compagnon repartira travailler après avoir
signé. « On officialise pour la famille. On s'engage à être
solidaires, on ne peut plus se quitter aussi facilement. Mais si on veut
se séparer, on évite quand même le divorce et les
avocats », explique-t-elle. Frédérique, chanteuse à Lyon,
n'a pas été échaudée par un divorce. Simplement
le mariage ne lui dit rien : « Trop réac. » Son ami,
Marc, non plus ne veut pas rentrer dans le moule. Mais tous deux veulent
consolider leur couple : « Avec le pacs on nous reconnaît
dans la durée. C'est plus fort de dire aux gens "on est pacsé" plutôt
qu'"on vit ensemble" ! Les couples plus jeunes, eux, envisagent
le pacs comme une première étape, un peu comme des fiançailles.
Ecoutons Alex, 22 ans : « Pour l'instant, on pacse. Le mariage,
on y viendra plus tard. C'est sacré ! » Car dans l'esprit
de tous, le mariage, « c'est pas pareil », plus contraignant,
plus casse-gueule mais aussi plus fort en termes d'engagement et de droits. « Paradoxalement,
le pacs a renforcé le mariage, assure François de Singly.
Maintenant on ne peut plus dire qu'on se marie pour obtenir un petit
bout de droits. » Pour Irène Théry, cependant, le
débat politique a complètement évincé les
enjeux juridiques. Et le pacs, pour l'instant, n'est rien d'autre qu'un
sous-mariage, d'où son succès mitigé : « Aller
chez le greffier pour signer un contrat de biens qui ne vous engage à rien
et ne vous protège pas, je vois mal l'intérêt. » Le
jugement est un peu sévère. Malgré ses nombreuses
insuffisances le choix du régime d'indivision, le délai
imposé de trois ans pour la déclaration commune de revenus,
le silence total sur la filiation... , le pacs apporte de vrais
droits en matière sociale, fiscale, et de succession... Encore
faut-il être un civiliste aguerri, sans quoi le pacs peut jouer
des tours (voir encadré). Mais voilà : parmi les 46 000
pacsés, combien connaissent réellement le contenu précis
du texte qu'ils ont signé ? Reste que la bataille du pacs est
gagnée, les esprits sont apaisés. « La victoire du
pacs a produit par sa réussite même les conditions de son
propre dépassement. Le militantisme en faveur des droits homosexuels
s'ouvrira probablement à d'autres questions : le mariage, l'adoption », écrit
Frédéric Martel, ancien conseiller de Martine Aubry et
auteur d'une histoire des homosexuels en France (1). Avant de se lancer
dans de nouveaux débats brûlants, peut-être faut-il
d'abord fortifier le pacs, pallier ses insuffisances, continuer d'améliorer
l'information des candidats. Faute de quoi ses incohérences juridiques
risquent de faire revenir devant les greffes des tribunaux des pacsés
nettement moins souriants.
Sophie des Déserts (sdesdeserts@nouvelobs.com)
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